Anne-Bénédicte Joly

Écrivain

J'aime ou j'aime pas... - Année 2006

J'aime ou j'aime pas...
Mois J'aime... J'aime pas...
Décembre M'isoler. Que les autres me le rappellent.
M'étonner de ce qui va de soi. Passer à côté de l'évidence.
L'oubli jusqu'à plus soif... Les personnes assoiffées d'elles-mêmes qui me coupent l'appétit à force d'impudeur.
Vivre des situations qui me parlent. Les rires enregistrés des séries télévisées qui m'obligent à formater ma détente.
Recouvrir mes livres chers à mon coeur avec du papier cristal. En entendre le bruit régulier dans l'acte solennel de la lecture.
Le bruit des gouttes d'eau sur le carreau bien nettoyé. Les gouttes d'eau qui parsèment mon brushing récemment réalisé.
Les gens uniques. Les sens uniques.
Oublier la fuite du temps. Que le temps ne m'oublie pas.
Novembre Souffler de nombreuses bougies parce qu'elles font osciller les objets dans la salle à manger. Me sentir cent ans d'âge en quelques secondes après le franchissement d'un obstacle moral.
Le courroux de la conviction. La mauvaise foi qui ne s'appuie que sur la colère pour faire entendre sa voix.
Fermer un oeil pour cibler un objectif. Chausser mes lunettes pour mieux cerner la réalité.
Penser à ce que je vais dire. Regretter de ne pas avoir dit ce quoi j'ai pensé.
Me rappeler que je ne suis pas indispensable. Me rappeler que les autres me sont indispensables.
Répéter. Me répéter.
Octobre Croire que tout est possible. Oublier d'y croire.
Le rire en cascade d'une complicité amicale. Le ricanement systématique qui diminue l'effet de spontanéité.
Lire après avoir beaucoup (ou longtemps) écrit. Combiner la lecture et l'écriture car elles se font de l'ombre.
Les bribes, les miettes, les métaphores et tout ce qui a trait au symbole. Comprendre à demi-mot, ne pas connaître la totalité d'une information et me contenter d'une vision globale, trop généraliste dans des domaines de la vie.
La vie sans compter. Le décompte des choses sans passer par la chose contée.
Septembre Ecrire. Lire en négligeant l'acte d'écrire.
Qu'un pianiste respecte le tempo de la partition. Que l'on me rappelle sur quel ton je dois répondre à une personne désobligeante.
Entendre un brouhaha de voix. Comprendre des paroles qui me blessent et me laissent sans voix.
L'univers des possibles. Que l'on décide de mon univers.
Aout La cohérence que je ressens. Le sens édicté par une revue prétendument spécialisée.
La logique d'un système. Le système de logique.
Que l'on me confie des secrets. Me retrouver en face de quelqu'un qui a le même travers que moi.
Juillet L'insouciance lorsqu'il s'agit d'arborer des couleurs loufoques et insensées. Que l'on m'impose une excentricité sous le prétexte d'un déguisement.
Les bijoux et les circonstances de leur présence dans mon coeur. Qu'on m'oblige à me rappeler leur prix.
Etre toujours impeccable. Me rappeler que tout est affaire de subjectivité.
Les biscuits salés. Les miettes qui s'éparpillent dans les dents et s'y nichent pour ne plus en sortir.
La couleur noire. Qu'elle symbolise le deuil.
Juin Partager les moments de difficultés de la vie. Que mes relations avec les autres ne soient basées que sur les difficultés.
Etre en avance. Qu'on me devance.
Reconnaître au premier coup d'oeil l'étymologie d'un mot. Qu'on me la donne avant d'avoir essayé d'abord de la chercher.
Prévoir un programme d'activités et le suivre à la lettre. Qu'un évènement extérieur dérisoire repousse au lendemain mon programme d'activités essentielles !
Mai Choisir des produits et me laisser séduire par les promotions exceptionnelles des catalogues de vente par correspondance. Faire l'addition et me rendre compte que la totalité des promotions me coûte bien plus cher que dans mon magasin quotidien.
Prendre des décisions et m'y tenir. Hésiter entre deux politiques : serrer la main ou faire la bise.
Le contraire de l'opaque, du compliqué et de l'atone, la transparence, la fluidité des matières et la souplesse des textures tout comme avec les phrases. Toutes les sortes du subjonctif et avoir oublié mon dictionnaire lorsque j'écris.
Avril Quand j'ai du vernis assorti aux mains et aux pieds. Ne pas être coiffée si je n'ai pas de foulard.
Ecrire des petits mots à celles et ceux que j'aime. D'emblée dire non pour le regretter presque instantanément.
Les couchers de soleil surtout quand je me sens seule et des larmes pointent en dehors de moi. Ne plus retrouver l'air d'une chanson, le début d'un poème ou mélanger les dates d'anniversaire.
Soigner mes amitiés avec délicatesse ; surtout ne pas m'impatienter en attendant la bonne saison pour inaugurer des échanges que je voudrais sempiternels. Confondre une personne avec une autre et devoir me justifier.
Mars Les détails et leurs fourmillements dérisoires qui m'aident à inventer. Avoir des fourmis dans les jambes, ni devoir tirer les vers du nez d'un compagnon de voyage.
Observer, scruter et camoufler mes émotions pour mieux les restituer dans mon écriture. Voir la mine contrite des catholiques pratiquants au moment de l'eucharistie.
Le secret, la solitude et les sucreries. Attendre à la CPAM en ayant oublié mon livre.
Février Décrocher le téléphone avant qu'il ne sonne trois fois et traverser une rue en ne marchant que sur les bandes blanches du passage piéton. Ceux qui entament une conversation par des considérations météorologiques.
La mélodie d'une voix qui murmure des choses douces dans une langue étrangère. Entendre le son de ma voix.
Que tout soit en ordre à l'extérieur pour laisser place à mon désordre intérieur. Le désordre extérieur parce que dans mon désordre intérieur éclosent les idées de mes futurs romans.
Visiter des lieux qui me rappellent des bonheurs. Oublier le nom d'un écrivain ou le titre d'un livre.
Janvier Contempler un paysage comme si je n'allais plus le revoir. Me rendre compte que le temps passe trop vite.
Tout avoir en double : des lampes de chevets, le même modèle de chaussures en deux couleurs, les plantes vertes, les serre-livres et... mille petites choses de la vie ordinaire que je voudrais exemplaire. L'idée de me dire que c'est trop tard.
Remplir mes placards de réserves qui me rassurent. Manquer de timbres pour écrire à ceux que j'aime.